Une démocratie où des hommes faits prisonniers politiques ont servi et servent encore d’exemples afin de sauver l’honneur du pouvoir

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Le vendredi 26 janvier 2024, Gérald DARMANIN, ministre de l’Intérieur et des Outre-Mer, affirmait que la colère des agriculteurs était légitime car ce sont des personnes qui souffrent et qui travaillent. « Oui, ils souffrent et ils ont le droit de revendiquer », « On ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS », « Est-ce que les agriculteurs s’en prennent aux policiers et aux gendarmes ? », disait-il. (TF1 INFO, 2024) Ces propos ont profondément touché les classes populaires qui se sont mobilisées ces dernières années pour plus d’égalité.

Depuis le mouvement contestataire des gilets jaunes au début de son premier quinquennat, Emmanuel Macron avait pourtant annoncé la couleur. Si vous n’êtes pas d’accord avec moi, c’est que vous êtes contre moi.

L’organisation de la politique macroniste est basée sur une structure, qui n’est pas nouvelle mais qui a considérablement changé nos vies, en beaucoup moins bien. Cette structure nous amène à mener une réflexion pour notre avenir. Pourquoi en sommes-nous arrivés à si peu d’entente et de dialogue vis-à-vis des peuples opprimés ? Pourquoi les Outre-Mer bénéficient d’un traitement différencié ? Pourquoi et comment les populations afrodescendantes devraient s’élever et s’absoudre de cette  politique?

Décidément, la macronie nous offre des situations qui deviennent assez rapidement des cas d’école. Elle nous permet de sortir de notre torpeur et surtout de nous recentrer sur nos capacités et nos talents. Cela ne veut pas dire que ce travail est simple, car la bête se débat au point de provoquer des tsunamis dans les quatre coins de la France et même au-delà… Et nous, Guadeloupéens, regardons tout ceci avec un léger sourire en coin, car tout ce qui se passe actuellement avec les agriculteurs, nous l’avons vécu sous d’autres formes.

Une colère légitime mais à géométrie variable

Lorsqu’en 2021 les guadeloupéens se soulèvent contre les maux de la société, c’est justement parce que le pouvoir opère un véritable « hold up » sur leurs mots ! Dès le départ, le dialogue est avorté par les préjugés du pouvoir. La stratégie du pourrissement est appliquée dans le but de voir le mouvement s’essouffler. Mais c’est mal connaître l’âme guadeloupéenne… Ne rien dire ne veut pas dire ne pas souffrir. Aucune anesthésie ne saura apaiser cette colère sourde qui gronde depuis des siècles. Aucun scientifique venu d’ailleurs ne saura trouver le remède au cancer généralisé qui ronge en silence le pays depuis si longtemps. Comme on aime à dire chez nous, « on prend », « on retient » en silence ; certainement une habitude trans-générationnelle occidentale issue du Code noir. On conjugue la résilience à tous les temps, à tous les mots, à tous les maux parce que dès lors qu’un afrodescendant.e ose exprimer sa douleur, on lui demande de cesser de se « victimiser », alors on se tait avec fierté !

Aujourd’hui, les agriculteurs se plaignent de la lourdeur administrative de leur métier. C’est connu, l’administration française aime la paperasse. Chaque étape du processus de production est codifiée de façon à augmenter le rendement, au point de créer dans la tête de ceux qui ont pour vocation de nourrir la terre des explosions de violence ! D’abord, cette violence ils la retournèrent contre eux : chaque jour, environ deux agriculteurs se suicident en France. Néanmoins, depuis quelques semaines, cette colère qui a débuté en Allemagne s’est peu à peu propagée en France. Augmentation du prix du carburant, normes trop strictes sur les pesticides. Ah ! Ces fameux pesticides, les guadeloupéens en savent beaucoup sur le sujet au point d’être devenus docteur-es en chlordécone ! Mais qui demande ces exonérations de charges environnementales ? Car il existe des agriculteurs et des agri-culteurs. Les premiers sont animés par la trans-mission, le sacerdoce, l’envie de travailler des produits sains et nobles pour nourrir la planète et s’assurer que le consommateur puisse se sustenter sans se demander si ce qu’il ingère le mènera vers la tombe. Les seconds sont plus des industriels que des amoureux de la terre ; rendement et normes européennes rythment leurs journées, pour les valeurs, on vous demandera de repasser.

Oui, tous ces agriculteurs sont aujourd’hui en colère et ils ont le droit (G. DARMANIN) tant qu’ils sont loin, là-bas, mais si loin de… Paris. En revanche, lorsque la colère se rapproche de Paris, on se rend compte que le rapport de force est différent ; car le pouvoir craint pour ses intérêts économiques. À 8000 km, il est plus difficile de faire plier le pouvoir aussi rapidement que les agriculteurs tentent de le faire dans l’hexagone. Les petits agriculteurs guadeloupéens, eux, restent effroyablement inaudibles. Chez nous aussi, la structure organisationnelle reste la même ; « chez nous » aussi, les agri-culteurs de type industriel sont toujours ceux qui balayent d’un revers de la main la réduction des pesticides.

Toute association ou ressemblance avec une histoire similaire en Guadeloupe et en Martinique serait fortuite ou pure coïncidence, oseraient-ils nous dire. Ce qui est sûr c’est que les professionnels de la terre représentent un danger pour le pouvoir car le rapport de force est visible. Eh bien oui !  Que valent des tanks du RAID et du GIGN face à des centaines de tracteurs ?

Lorsqu’il s’agissait des Guadeloupéens, il n’y a eu aucune volonté de la part de Gérald DARMANIN de passer par cette phase de dialogue, nous étions qualifiés de voyous et de d’enfants gâtés de la République. Mourrez en silence, circulez il n’y a rien à voir ! Nous l’avons bien compris et expérimenté en 2021 : où Darmanin passe la  démocratie trépasse ! Allez, je le dis : ça tenait plus d’une « démon-cratie » dite des droits de l’homme en lieu et place de la démocratie ! Une démocratie où des hommes faits prisonniers politiques ont servi et servent encore d’exemples afin de sauver l’honneur du pouvoir. Des hommes diabolisés par une presse complice du Gouverne-ment, tous deux joueurs éternels du bien connu « je te tiens, tu me tiens ». Parmi eux, Noel DAUFOUR, toujours incarcéré à la prison de Ducos au moment où j’écris ces lignes, et accusé avec 17 autres personnes d’avoir organisé ce soulèvement populaire guadeloupéen.

N’oublions pas le sens profond de la quête de pouvoir de Gérald DARMANIN ; il s’agit pour lui d’accéder au pouvoir présidentiel en s’inspirant de son modèle Nicolas SARKOZY. C’est sans compter sur le goût du pouvoir développé au cours de ces années par son Président. Le bras de fer est lancé, Emmanuel MACRON a choisi son dauphin. Calme toi Moussa, ça va bien se passer…

Injustices et préjugés… organisés ?

Les injustices sont structurelles ; il est important de les identifier et de les comprendre pour mieux les combattre. L’injustice sert toujours celui qui se présente comme le grand sauveur. Les ultramarins ne sont pas dupes et il est temps de cesser d’insulter leur intelligence ! Les injustices répondent à une méthode afin de maintenir le peuple dans une « nasse économique et sociale ». Comment fonctionne-t-elle ? Tout simplement par l’organisation du chaos.

La première étape devra être constante, distillant à dose homéopathique l’idée que vous n’êtes rien d’autre qu’une bête de somme ; cela passe par l’annihilation de la culture. La colonisation française a pour particularité d’aller jusqu’à voler l’âme du colonisé. Pour s’assurer de cela, le colon vous infuse l’idée que vous ne valez rien. C’est même ce qu’affirmait Michel ONFRAY, grand philosophe « pseudo philanthrope » de son état, sur le média en ligne le Crayon. Pour lui, une œuvre d’art africaine (même s’il en possède) ne sera jamais plus importante qu’une œuvre européenne. L’échelle des valeurs n’est jamais en faveur du dominé. Voilà la preuve que la notoriété et la bêtise peuvent cohabiter dans un seul être.

Pendant que vous êtes là à vous demander pourquoi vous n’êtes rien, le dominant (le colon) a le champ libre pour organiser la société comme bon lui semble. Et pour cela, il utilise un outil redoutable : la communication. Mais si, rappelez-vous, l’autre joueur complice du « je te tiens, tu me tiens ». 

Revenons à l’affaire des Grands-Frères injustement incarcérés en 2022.

Cela faisait plusieurs mois que le grand public n’avait pas entendu parler de l’affaire. À la veille de la nomination du nouveau premier ministre Gabriel ATTAL, un média mainstream sort un article tendancieux sur la Guadeloupe en orientant leurs écrits vers cette affaire sans vraiment nommer les protagonistes. Cette technique vise à planter des graines dans l’esprit de la population et ces graines servent simplement à orienter la pensée dans le sens de l’injustice. Ceci s’est vérifié lors de l’intervention du Général de la Gendarmerie de Guadeloupe, sur le plateau de Guadeloupe la 1ère. Au cours de ce débat traitant de l’insécurité et la (nouvelle) montée de violence en Guadeloupe, ce dernier répétait inlassablement les éléments de langage de ses pairs. Il fut d’ailleurs grandement surpris par l’éloquente intervention de la sociologue en plateau, Delphine TINVAL, qui lui précisait que la violence avait décuplé sur l’île depuis que les dits Grands Frères avaient été emprisonnés. En réponse, il alla jusqu’à prétendre que les Grands Frères sont incarcérés pour s’être essayés au dialogue avec des marginaux (délinquants) et que par mimétisme, ils sont devenus infréquentables.

Nous avons bien compris que le but n’est en aucun cas d’apaiser les tensions, ce n’est pas la ligne directrice affichée. En somme, le désordre est organisé et maintenu par l’incompétence liée au manque de dialogue. C’est l’essence même de la répression. Et appelons un chat, un chat, dans le cas de la Guadeloupe et dans cette affaire précisément, j’emploierai le (gros) mot : oppression.

Le deuxième outil de ce système est l’appareil judiciaire. Il est redoutable. Il n’y a de juste dans ce mot que sa racine étymologique. Les manifestants, les agriculteurs (au moment même où l’écrit ces lignes, 79 agriculteurs sont en garde à vue pour avoir voulu pénétrer le marché de Rungis), les contestataires en passant par le citoyen lambda se retrouvant face à la justice ne sont pas toujours jugés pour leur(s) faute(s). Les tribunaux deviennent des arènes où les gladiateurs se battent parfois contre des moulins à vent. Les procureurs et les avocats généraux se dressent tels des empereurs en imposant une justice à charge qui fausse le regard de la société sur la paix sociale. Aujourd’hui, dans les tribunaux, les prévenus n’ont pas droit à la parole, au point que même les avocats se sentent parfois impuissants face à ce déséquilibre manifeste. Ils sont présumés coupables au lieu de présumés innocents.

Le troisième outil est bien sûr politique. La méthode utilisée par le pouvoir central est simple : avorter toute tentative n’allant pas dans leur sens, à commencer par leurs opposants élus et non élus. Toute tentative de maintien de l’aide aux plus faibles peut-être sévèrement réprimée. Cela se traduit dans les tribunaux par des débats houleux où les accusés n’ont quasiment pas droit à la parole. Ils se font houspiller tels des êtres sous tutelle. La classe dominante juge les classes populaires avec un effet pygmalion de plus en plus présent. Le « j’ai du pouvoir donc je détiens LA vérité » prend place. La vérité des pauvres (faibles) s’efface. La boucle est enfin bouclée car ce même effet pygmalion débute avec l’annihilation culturelle et se termine avec une justice à deux vitesses. L’une pour la classe dominante et l’autre pour la classe populaire. Mais si ! On a la réf, rappelez vous, cette histoire transgénérationnelle occidentale issue du Code noir. Et si vous souhaitez vous tourner vers vos élus, eh bien cela sera difficile car leur parole est elle aussi ignorée. 49.3 Oblige !

Cette organisation fonctionne donc comme une échelle multiscalaire géographique. Selon le glossaire Géolnfluence, « une démarche ou une approche multiscalaire ne se contente pas d’une ou deux échelles pour appréhender une situation géographique mais fait au contraire appel à une large palette d’échelles possibles, du local au mondial, en passant par le régional ou l’international (les échelles « méso ») » ; chaque strate est une étape de production du laboratoire d’injustices que nous sommes. Et si vous osez mettre en perspective cette démarche géographique avec la méthode néocolonialiste, elle en devient effrayante… Bienvenue dans The Walking Dead. Nos corps sont abîmés par les pesticides et nos âmes sont esseulées par le vol de notre culture.

Je ne peux faire état dans cette tribune de tout ce que ce système a de ténébreux. Mais tout ce que je sais c’est que notre mode vie d’antan, nos racines, notre intelligence émotionnelle et collective peuvent nous permettre de bâtir une nouvelle société. Voilà près de 20 ans que l’on nous fait miroiter un projet de société, n’est-ce-pas ? Alors qu’en vérité ceci n’est qu’une stratégie pour nous éloigner de notre « moi collectif ». Oui. C’est bien cela, notre « moi collectif » car « tout moun sé moun, pa ni pon moun ki plis moun ki moun ! ». Chacun, à son échelle, peut mener des actions qui changeront les choses.

Les Grands frères œuvraient en silence, dans l’ombre, sans chercher la lumière. Il aura fallu cette affaire pour que l’on se rende compte que lorsqu’il manque un colibri dans le processus d’équilibre de la société, la stratégie du chaos prend place et nous enlise en terre inconnue.

« Colibri, tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces quelques gouttes que tu vas éteindre le feu ? Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part ».  (Pierre RHABI)

Si tu te sens l’âme d’un colibri, si tu te sens digne d’être acteur et créateur de cette société qui nous ressemble, alors je t’invite à t’envoler librement avec moi et signer cette tribune.

A propos de l’auteure

Karine Dumesnil, une citoyenne engagée pour la liberté et soeur de Frederic Dumesnil (ancien prisonnier politique), publie cette tribune en réponse à l’intervention de Gérald Darmanin, ministre de l’intérieur, à propos de la légitimité de la colère des agriculteurs.

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